Des mots, des mots, des mots.

Polonius: What do you read, my lord?
Hamlet: Words, words, words.

jeudi 19 janvier 2012

Chemins ?

Voyageur, le chemin
C'est les traces de tes pas
C'est tout; voyageur
il n'y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant.
Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler.
Voyageur, Il n'y a pas de chemins
Rien que des sillages sur la mer.

Tout passe et tout demeure
Mais notre affaire est de passer,
De passer en traçant des chemins
Des chemins sur la mer.


Antonio Machado - Proverbes et chansons (XXIX et XLIVV)


jeudi 5 janvier 2012

La justesse des gestes

L'image du rat, cependant, m'est familière. Sauf que l'animal qui me ronge, moi, de l'intérieur, c'est un renard. Le rat d’Étienne provient de 1984, mon renard de l'histoire du petit Spartiate qu'on étudiait en cours de latin. Le petit Spartiate avait volé un renard qu'il gardait caché sous sa tunique. Devant l'assemblée des Anciens, le renard s'est mis à lui mordre le ventre. Le petit Spartiate, plutôt que de le libérer et ce faisant d'avouer son larcin, s'est laissé dévorer les entrailles jusqu'à ce que mort s'ensuive, sans broncher.
Un jour, je l'ai raconté à Etienne, je suis allé voir le vieux psychanalyste François Roustang. Je lui ai parlé du renard que j'avais encore l'espoir de chasser en découvrant comment et pourquoi, vers la fin de mon enfance, il s'était logé là, sous mon sternum, pour comprimer et ronger mon plexus solaire. Roustang a haussé les épaules. Il ne croyait plus aux explications, ni d'ailleurs à la psychanalyse, seulement à la justesse des gestes. Il a dit: laissez-le sortir. Laissez-le se mettre en boule, là, sur ce canapé. Il n'y a rien d'autre à faire. Vous voyez, il est là. Il se tient tranquille. Et quand je suis parti, en me serrant la main: vous pouvez me le laisser, si vous voulez. Je vous le garde
J'ai cru que cela marcherait, un moment. Je ne suis pas retourné chercher le renard, il est revenu de lui-même. Aujourd'hui, il me laisse en paix, soit qu'il dorme, soit qu'il ait, comme je l'espère, quitté la place pour de bon, mais à l'époque de mes entretiens avec Etienne, il y a trois ans, il était encore là. Il me faisait souffrir. Et il m'aidait à l'écouter.

Emmanuel Carrère - D'autres vies que la mienne

dimanche 14 août 2011

Il avait une voix calme - pas douce - et les gens le suivaient là où il les entrainait.

Ce fut là précisément, dans le tumulte du camp d'Atlit, que j'entendis de nouveau la prosodie de mon père, son parler calme et riche en nuances. Il abhorrait les discours idéologiques, qu'ils fussent marxistes ou sionistes, ou encore orthodoxes, tous lui écorchaient les oreilles avec leurs affirmations univoques, et s'il en citait parfois les slogans, c'était pour en faire jaillir le ridicule.
Mon père avait des règles d'airain: ne pas mettre en avant son "moi", ni en parlant ni en écrivant. Exprimer une opinion ou un sentiment avant l'exposition des faits est inconcevable. Porter attention aux détails constitue la plus belle parure du langage. Faire preuve de finesse, toujours. Ne jamais se prendre au sérieux. Réserver un espace à l'ironie, qui distingue entre un homme qui pense et un homme qui se contente d'aligner des mots.
J'avais perdu ces règles, alors qu'elles avaient accompagné mon enfance. A vrai dire, je les avais perdues dans le ghetto. Pendant la guerre, les hommes avaient recouru à un autre langage: rugissements, grognements, cris, insultes, tout ce qui constitue la langue d'une foule entassée.
Aharon Applefeld - Le garçon qui voulait dormir

dimanche 7 août 2011

Truite et hameçon

Quand une truite qui veut happer une mouche se trouve prise à l’hameçon et s’aperçoit qu’elle ne peut plus nager, elle se met à lutter, et, dans les soubresauts et des tourbillons, il arrive parfois qu’elle parvienne à s’échapper. Souvent, bien entendu, c’est trop difficile et elle n’y parvient pas.

De la même manière, l’être humain entre en lutte avec son milieu et contre l’hameçon qui l’a saisi. Parfois il se rend maitre des difficultés qu’il affronte ; parfois elles sont trop fortes pour lui. Le monde ne voit que le combat qu’il mène et, tout naturellement, se méprend sur cette lutte. Il est dur pour un poisson en liberté de comprendre ce qui arrive à celui qui a mordu à l’hameçon.
Karl A. Menninger, cité en exergue de « l’élu » de Chaim Potok


samedi 6 août 2011

De Charybde en Scylla...

Dans mon labyrinthe minaude le Minotaure.
Et Ariane où est-elle ?
Dehors bien sûr, jamais là quand on a besoin d'elle !

Taisez vous donc, Thésée, me dis-je, et laissez Ariane vivre sa vie !

Besoin d'ailes alors !

Et me voilà maintenant Icare.
Il faut que je me tire ailleurs sûrement,
A tire d'ailes je veux me tirer des quarantièmes rugissants...

jeudi 31 mars 2011

Bambous

Devant ma porte, les jeunes pousses de bambou qui sortent de terre soulèvent des dalles de béton de près de trente kilos. En période de croissance, ces bambous poussent de vingt centimètres par jour alors qu'il m'a fallu vingt années pour m'étirer de cent quatre-vingt-deux centimètres. Je crois que rien au monde ne possède et ne communique une telle envie de vivre que les bambous. Alors, chaque printemps, quand j'aperçois leurs yeux pointus jaillir du sol, j'annule mes voyages, je décroche mon téléphone, je ne vois plus personne et je m'assieds devant ces tiges pour les regarder grandir.

Jean-Paul Dubois
Parfois je ris tout seul

vendredi 11 mars 2011

Briser à la hache la mer gelée en nous

"Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres, et des livres qui nous rendent heureux, nous pourrions à la rigueur en écrire nous-mêmes. En revanche, nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide — un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois."
Franz Kafka
Lettre à Oskar Pollak, 1904