Devant ma porte, les jeunes pousses de bambou qui sortent de terre soulèvent des dalles de béton de près de trente kilos. En période de croissance, ces bambous poussent de vingt centimètres par jour alors qu'il m'a fallu vingt années pour m'étirer de cent quatre-vingt-deux centimètres. Je crois que rien au monde ne possède et ne communique une telle envie de vivre que les bambous. Alors, chaque printemps, quand j'aperçois leurs yeux pointus jaillir du sol, j'annule mes voyages, je décroche mon téléphone, je ne vois plus personne et je m'assieds devant ces tiges pour les regarder grandir.
Jean-Paul Dubois
Parfois je ris tout seul
Des mots, des mots, des mots.
Polonius: What do you read, my lord?
Hamlet: Words, words, words.
jeudi 31 mars 2011
Bambous
vendredi 11 mars 2011
Briser à la hache la mer gelée en nous
"Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres, et des livres qui nous rendent heureux, nous pourrions à la rigueur en écrire nous-mêmes. En revanche, nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide — un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois."
Franz Kafka
Lettre à Oskar Pollak, 1904
mardi 15 février 2011
Une intenable promesse...
C'était sûr. Mais je ne le savais pas. Ce fut seulement aux abords de la quarantaine que je commençai à comprendre. Il n'est pas bon d'être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c'est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte la-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son coeur, ce ne sont pas plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d'amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous cotés, il n'y a plus de puits, il n'y a que des mirages. Vous avez fait dès la première lueur de l'aube, une étude très serrée de l'amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout où vous allez, vous portez le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu.
Je ne dis pas qu'il faille empêcher les mères d'aimer leur petits. Je dis simplement qu'il vaut mieux que les mères aient encore quelqu'un d'autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n'aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine. Malheureusement pour moi, je me connais en vrais diamants.
La promesse de l'aube
Romain Gary
mercredi 5 janvier 2011
La roue tourne, mais le hamster est mort.
"Il faut imaginer Sisyphe heureux." Quand on me rappelle cette formule d'Albert Camus, je visualise sur le champ un hamster décidé coûte que coûte à faire tourner sa roue - n'en sortant que pour manger et dormir. S'il parlait, et si on l'interrogeait sur la raison d'une pareille persévérance à patiner dans l'absurde, l'animal dirait qu'il a "des projets", qu'il veut faire "avancer les choses", qu'il milite "dans le sens de l'histoire". Jusqu'au jour où on le retrouverait mort et desséché à côté de sa petite mangeoire - et où sans doute, un émule de Camus trouverait dommage de ne pas le remplacer afin de recommencer cette partie de plaisir.
Frédéric Schiffter - Délectations moroses
(Frédéric Schiffter, philosophe dépressif, à reçu le prix Décembre 2010 pour son dernier ouvrage Philosophie sentimentale, publié chez Flammarion)
lundi 3 janvier 2011
Je suis comme je suis
Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Quand j’ai envie de rire
Oui je ris aux éclats
J’aime celui qui m'aime
Est-ce ma faute à moi
Si ce n’est pas le même
Que j’aime chaque fois
Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Que voulez-vous de plus
Que voulez-vous de moi
Je suis faite pour plaire
Et n’y puis rien changer
Mes talons sont trop hauts
Ma taille trop cambrée
Mes seins beaucoup trop durs
Et mes yeux trop cernés
Et puis après
Qu’est-ce que ça peut vous faire
Je suis comme je suis
Je plais à qui je plais
Qu’est-ce que ça peut vous faire
Ce qui m’est arrivé
Oui j’ai aimé quelqu’un
Oui quelqu’un m’a aimé
Comme les enfants qui s’aiment
Simplement savent aimer
Aimer aimer...
Pourquoi me questionner
Je suis là pour vous plaire
Et n’y puis rien changer.
Jacques Prévert
Je suis faite comme ça
Quand j’ai envie de rire
Oui je ris aux éclats
J’aime celui qui m'aime
Est-ce ma faute à moi
Si ce n’est pas le même
Que j’aime chaque fois
Je suis comme je suis
Je suis faite comme ça
Que voulez-vous de plus
Que voulez-vous de moi
Je suis faite pour plaire
Et n’y puis rien changer
Mes talons sont trop hauts
Ma taille trop cambrée
Mes seins beaucoup trop durs
Et mes yeux trop cernés
Et puis après
Qu’est-ce que ça peut vous faire
Je suis comme je suis
Je plais à qui je plais
Qu’est-ce que ça peut vous faire
Ce qui m’est arrivé
Oui j’ai aimé quelqu’un
Oui quelqu’un m’a aimé
Comme les enfants qui s’aiment
Simplement savent aimer
Aimer aimer...
Pourquoi me questionner
Je suis là pour vous plaire
Et n’y puis rien changer.
Jacques Prévert
dimanche 19 décembre 2010
Celui-là
Si toute ma vie n'avait été qu'un effort pour ne pas être celui-là ?
Il aurait voulu connaitre tout les pays du monde, et dans ces pays toutes les villes, les moindres villages, toutes les routes, tous les fleuves. Il aurait voulu gravir toutes les montagnes, naviguer sur toutes les mers. Il aurait voulu rencontrer mille femmes, superbes, intelligentes, étincelantes et, à chaque fois il aurait été convaincu d'avoir trouvé la femme de sa vie. Il aurait fait fortune et dépensé sans compter.Qu'est-ce que qui avait bien pu l'empêcher de réaliser tout cela ? Quel empereur infiniment plus fort que lui ? Quel ange porteur de quelle croix, quel garde inflexible ? Qui lui avait interdit ses songes et leur folie ?Manuel, tout comme Pierre, je l'avais connu au lycée. C'était un farceur, un fantasque aux réactions imprévisibles. Il nous amusait, Pierre et moi, mais nous le tenions pour un peu cinglé. Nos professeurs aussi qui, tantôt le classait premier, tantôt bon dernier. Manuel me déconcertait trop, était trop instable, et j'étais trop sérieux pour que j'en fasse un ami, mais il m'arrivait de l'écouter pendant des heures.Des années plus tard, je l'ai croisé. Je me souviens, c'était rue de la Glacière. Je lui demandai ce qu'il était devenu. Il me répondit en souriant que le mot « devenu » était impropre et, sans réticence, en quelques touches rapides, me fit le tableau de son existence. Il était fonctionnaire, employé des P.T.T., il s'était marié avec une femme « adorable, toujours d'humeur exquise, pas intello pour un sou » - je me retins de dire « la femme idéale, la femme de ta vie ». Elle était employée des postes comme lui. Ils habitaient le quartier avec leurs deux enfants, un garçon et une fille, dans un immeuble où logeaient d'autres fonctionnaires. Ils passaient leurs vacances auprès de leurs parents respectifs. « Cela nous permet de faire des économies et, en prime, on respire du bon air. A quoi bon courir le monde ? - Courir le monde, Manuel, tu te souviens ? » Je ne suis pas sur qu'il comprit l'allusion.Là-dessus, nous nous quittâmes, nous promettant sans y croire de nous revoir, lui avec un grand sourire, le mien étant crispé. Il s'éloigna, à petits pas, le dos légèrement courbé. Il portait un imperméable, bien que le ciel fût clair.Je marchai, pensif, le long de la rue de la Glacière, allant me répétant: « Si toute ma vie, mes nombreuses activités, mes amours, mes voyages n'avaient pour fin que de ne pas me confondre avec Manuel, d'échapper à son état ? » Son état qui, à coup sûr serait définitif. Il avait eu besoin de refuser le mot « devenir »...
Souvent quand je me lève le matin, la tête lourde – lourde de quoi ? Des rêves venus dans mon sommeil et que je ne me résoudrais pas à quitter ? Des soucis qu'annonce le jour ? – , quand me font défaut cet élan, cette appétence, ce goût de la vie qui m'animent et que j'ai le sentiment déprimant d'avoir seulement à remettre la machine en marche, alors ces matins-là, peinant à sortir de mon lit, je m'entends murmurer les paroles que je prête à Manuel: « A quoi bon courir et après quoi ? A quoi bon travailler, vouloir plaire ? Pourquoi t'obstines-tu à devenir un individu, quelqu'un que les autres reconnaîtraient et aimeraient dans sa singularité ? Non, préférer l'incognito: Le calme, rien que le calme: rien que des habitudes, y trouver son plaisir. Ne pas toujours chercher autre chose, ailleurs. Paresser. Se laisser vivre doucement, au ralenti. Quand la mort viendra, ça ne changera pas grand-chose: tranquillité définitive. »A ce moment-là, c'en est trop, je me lève. L'animation revient. Vite, un café, une douche, du linge propre. Vite, une rue qui ne soit pas une glacière – elle fige en conservant – vite, marcher, regarder autour de moi, converser, écouter, lire, écrire, et voici que je trouve de l'intérêt même aux tâches fastidieuses !
Serais-je un paresseux contrarié ? Aurais-je peur de l'ennui, de cet ennui qui peut être mortel ? Il se pourrait bien – l'idée n'est pas neuve – que notre besoin d'activité soit le seul remède à notre disposition pour nous préserver de cet ennui-là. Il se pourrait bien que Manuel ait fait un choix plus lucide, plus courageux même, en menant une vie discrète, anonyme, résolument banale ou plutôt en se laissant conduire par elle pour mieux s'effacer, effacer les songes de sa jeunesse.Ce choix n'est pas le mien. Quand même, la question demeure: si « celui-là » était le double, aussi redouté qu'attirant, de « celui-ci » ?
Le dormeur éveillé
J.B. Pontalis
mercredi 1 décembre 2010
Cachez ce sein que je ne saurais voir !
Les seins des serveuses de bar à matelots, là bas, à Gènes ou à Marseille, transforment toute boisson, en se penchant seulement sur les verres comme sur les siphons au jet invisible, en quelque chose se plus fort que l'absinthe.
Seins - Ramón Gómez de la Serna
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